Parler d'Amour
“Puer aeternus ou l’Enfant aux pleins pouvoirs” Texte de “Slev”

“Puer aeternus ou l’Enfant aux pleins pouvoirs” Texte de “Slev”

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Ce texte m’a complètement bouleversée. Cet auteur remue des émotions que l’on croyait enterrées à jamais dans la tombe du passé et les fait ressortir avec brio. Merci Slev, sincèrement!

Et je décidai de quitter le monde des adultes. Je crois qu’il me décevait. La réalité n’était plus qu’un amas effrayant de responsabilités, elles s’accumulaient et empoisonnaient mon âme. Un jour, je me surpris à fuir là où nul ne pouvait me suivre. Là, caché à l’ombre de la chimère, un enfant blottit  au creux d’un tronc d’arbre sans âge me regarda longuement. Ses cheveux hirsutes, poussiéreux et ses yeux ensommeillés m’intriguaient. Je levai ma tête au ciel et fus ébloui par la chevelure de l’arbre. Ses branches feuillues et toutes biscornues s’entremêlaient, j’y trouvais un réconfort oublié. Elles se déployaient dans l’air sans aucune rigueur, de façon aléatoire mais harmonieuse. J’entendais le feu d’une cheminée crépiter, en hiver, alors que la neige tombe. Je goûtais une atmosphère orangée, et sereine.

Soudain, l’enfant se rendormit. Le réel s’imposa, implacable et parfait, je me réveillai. Je compris alors que l’envie de partir avait trois causes : certains partent pour fuir, d’autres pour aller et les derniers pour le mouvement lui-même. Je partais pour chacune de ces raisons. La redécouverte de cette vie intérieure m’enivra, j’avais 19 ans.  Je réalisai que l’univers  des hommes  avait un double, une sorte de négatif onirique où le temps n’existait plus. Mon esprit sentait les lignes froides et métalliques du réel se courber, courir, exploser. L’enfant s’était réveillé au pays déchu. La nature tout entière sortait de sa léthargie pour accueillir et saluer ce petit être des profondeurs. Le vent dans les arbres dessinait la liberté recouvrée. Parfois, son innocence retrouvait une virginité telle que la vérité même ne pouvait ébranler ses préjugés si doux. L’éternel était sien, il pouvait le manger, il avait le goût de l’étoile.

Je crois que la passion représente un morceau d’absolu déposé en chaque être humain, dans son éclatement elle tend vers l’infini, souhaite rejoindre sa forme toute-puissante et perdurer dans chaque atome merveilleux.

Peut-être était-elle là avant le big-bang ? Peut-être en est-elle à l’origine ? Elle est l’élément primaire de la contrée intérieure. Je persévérais dans son exploration, je voulais connaître chaque recoin de ces lieux et m’y perdre. Il m’arriva de courir main dans la main avec l’enfant. A travers son regard ingénu, l’enchantement gagnait le sensible pour lui insuffler ses couleurs flamboyantes. Je devinais ses desseins,  lorsqu’une voix grinçante et adulte s’efforçait d’introduire son infâme lucidité en moi, ses griffes acérées l’enfermaient dans l’acier, où elle vit le jour. C’était la voix monstrueuse des hommes qui s’attelait depuis mon plus jeune âge à détruire ce petit garçon. Il la capturait et en arrangeait les cordes pour qu’elle loue le fantasme. J’avais une image du sentiment que me procurait ce voyage: le détachement au milieu de la pierre. Je sentais la structure douloureuse de la réalité se tordre. Pareil au lapse de temps inquiétant et exaltant qui sépare l’éclair furtif de la foudre tonitruante. Un moment intense où les yeux émerveillés se délectent de cette lumière soudaine et totale, alors que  l’ouïe, impatiente, craint que ne s’abatte le tonnerre.  Ces tensions aussi portent en elles l’absolu. Le frisson qu’elles procurent paraît s’étendre à toutes choses extérieures au corps, comme si elles souhaitaient asseoir  leur caractère universel et englober parfaitement la nature elle-même. Ces moments forts en émotions sont la porte d’entrée royale vers  l’intériorité. Mon esprit pouvait s’illusionner, faire abstraction de la perception commune des sens pour plonger avec acharnement dans le rêve.

  « J’ai dormi pendant longtemps je crois. J’étais dans un arbre. J’avais froid mais je ne sais plus pourquoi je me suis endormi. C’était dans une belle forêt avec plein, plein d’arbres dorés. Y’avait même un garçon qui m’a réveillé mais il était un peu bizarre. Il y avait une petite musique dans la forêt. Aussi je me suis promené et y’avait une maison.Y’avait un feu dans la cheminée. Et la neige est tombée on dirait des petits morceaux de papiers comme ceux qu’on découpe à l’école. La maîtresse elle dit que c’est pas bien, ça salit parterre. Mais moi je comprends pas pourquoi elle se fâche, c’est beau d’avoir de la neige en classe, en plus elle fond pas. »

      Avec du recul j’ai pris conscience de la dangerosité de ces plongées introspectives. On m’assurait qu’elles me trompaient et m’éloignaient du concret. Si cet état pouvait me donner autant de plaisir alors il devait exister quelque part. Aujourd’hui encore je ne peux cesser d’y croire. Là-bas les arbres sont des feux qui touchent le ciel, la mort est tuée par l’enfant, les paysages sont dans mon sang, dans ma chaire, dans ma main. Bleu outre-mer, ocre, blanc.  C’est lisse, nuque chaude, naïveté, contingence partout, folie de mon âme portée par les vagues permanentes. Explosion dans mes veines. Le passé toujours. J’arrache la substance chimérique du monde. Arrondi sur ma langue.  Carré transperce la cage thoracique. Je visitais fréquemment une petite carrière en bordure d’un bois. Une fille superbe y résidait. J’avais façonné cet imaginaire bucolique à son image je crois. Ou à l’association d’impressions qu’elle provoquait en moi. J’avais aimé cette fille dans le monde des êtres mâtures mais elle m’avait quitté.

La force de l’amour que je lui portais maintenait son souvenir en vie.  Une musique résonnait toujours dans ces lieux fantasmés, elle dansait, nous courions, elle riait, un rire espiègle. Elle était pieds nus et portait un pull gris à mailles resserrées trop grand pour elle, les manches recouvraient ses mains à moitié.  La passion m’habitait à nouveau, la fin de notre histoire n’était jamais parvenue jusqu’ici, nous parlions peu, je sentais mon corps trembler et brûler. Si l’émotion emplissait mon cœur c’est qu’elle m’aimait. A chaque effet sa cause. Raisonnement d’un illuminé rigoureux : si A provoque B alors A existe par l’incidence qu’il a sur B. Si le rêve me fait ressentir alors il existe. CQFD. C’est Ce Que le Fantasme Démontre. Syllogisme de l’illuminé : si l’enfant tue la mort et que l’adulte tue l’enfant intérieur  alors l’adulte donne vie à la mort.

Paradoxalement c’était cette fille qui,  en me quittant, avait dressé devant moi le berceau sacré, prêt à accueillir le déchaînement  du songe. Elle m’avait donné les moyens de l’aimer encore, et surtout de cristalliser l’amour qu’elle me portait jadis. Je savais que s’enfermer ainsi ne m’aiderait pas à oublier. Je ne voulais pas oublier. Seuls les adultes oublient ce qu’ils adorent, au nom, sans doute,  de la sacro-sainte responsabilité. Il s’agit, je crois, d’un artifice humain créé pour imiter l’angle parfaitement droit des équerres, outils mathématiques que l’on apprend à magner à l’école primaire. Il faut remarquer que l’angle droit est présent partout au pays Mature, le moindre mur édifié sur le sol dessine nécessairement un angle à 90 degrés avec celui-ci. Ce mur, s’il est construit en bonne et due forme, sera immuable, bravant pluies et tempêtes. Indifférent. Alors que les équerres peuplaient les villes, je continuais mes pérégrinations solitaires, à l’abri des géants ridés. 

Il m’en fallait plus. Je remarquais autour de moi les bienfaits d’une sensibilité accrue, due aux nombreux voyages là-bas. Le réel même se tintait aisément de moi. Les humeurs et les ressentis étaient des couleurs qui peignaient la réalité. Les tableaux sont de formidables substances chimériques. Je notais à quel point les œuvres de Corot correspondaient à ma nature. Ses forêts féériques, l’atmosphère de ses toiles. L’Art était un puissant catalyseur, une tension entre subjectivité et réalité, une contradiction par laquelle la passion se figeait à même la matière. Il me semble que l’artiste détient au creux de sa main le matériau de son monde : il devient un dieu qui fixe les règles et les normes, il crée une logique qui lui est propre en  jouant avec les couleurs et les formes. C’est la trace du monde enchanté, des signes indiscutables de sa véracité. Ces formes qui jaillissaient miraculeusement et devenaient autonomes, capables de se suffire à elles-mêmes une fois l’œuvre achevée. En moi, les tréfonds sublimes se bousculaient j’entendais la malice gronder et détruire joyeusement les certitudes, comme l’enfant  pressant son pied sur le château de sable, piétinant le monument par petits sauts appliqués et répétés. Toujours prêt à reconstruire sur ces ruines, un prodigieux palais.

Qu’est-ce que notre perception de l’extériorité sinon une somme innombrable d’impressions complexes et confuses? Leur développement au sein de mon esprit me permet de m’en imprégner pleinement, selon mon bon vouloir, pour revivre mille fois le passé. Qu’il soit idéalisé ou non. Si chaque souvenir est intimement lié à un ressenti enfoui alors plonger en celui-ci c’est se remémorer et finalement revivre le passé. Incarner un verbe c’est le laisser prendre possession de tout son corps. Il faut laisser l’absolu latent, contenu en chaque élément, exploser. C’est dans ce laisser aller que réside l’être humain.

Je ne pouvais m’empêcher  de retourner là-bas. L’enfant courait dans d’immenses prairies. Il me racontait ce que nous faisions avant que je ne vieillisse. Nous fabriquions des cabanes dans les arbres, très haut. Il y avait des méchants avec des épées, nous les combattions  avec témérité. Il aimait l’odeur de la terre après que la pluie aie cessé, parce qu’elle signifiait le retour du beau temps, ou alors il ne savait plus pourquoi, mais vraiment il aimait bien. Nous attendions le jour le plus long de l’année avec impatience, grâce aux persiennes la lumière se diffusait jusqu’à tard  dans la chambre, nous pouvions dormir sans tracas. Au petit matin, il se levait avant tout le monde, il savourait l’idée  d’avoir une longue journée devant lui. Les matins sont remplis de promesses et aussi il y avait le chant des oiseaux. Un rituel quotidien qui nous rassurait, il n’était pas seul finalement. A noël, nous aimions le crépitement du feu dans la cheminée de marbre, les flammes se reflétaient sur le parquet verni et accentuaient l’éclairage tamisé des bougies. Atmosphère orangée. Le sapin trônait fièrement dans le coin supérieur droit du salon, il était tellement gigantesque qu’il caressait le plafond ! Je me souvenais de la longue rambarde que j’enfourchais pour dévaler les escaliers  à toute allure. Mon grand père me voyait faire et, derrière  un sourire à peine dissimulé, il m’expliquait sur un ton froid que je n’étais pas le premier à accomplir cet exploit, mais que c’était dangereux quand même. L’enfant me prenait par la main, il me montrait chaque pièce de la maison.

« Tu vois c’est beau ici, j’adore moi. Et puis regarde je peux prendre de l’élan et glisser à genoux sur le sol, il ne faut pas que Papa me voit, ça raye le parquet et Maman dit que ça use mon pantalon. Allons dans notre chambre !». 

Je me retenais de lui crier de profiter de ses jeunes années, comme on alerte un piéton inconscient qu’une voiture va lui couper la route. Je désirais le prévenir du malheur qui se profilait insidieusement. Je ne devais pas. Il fallait laisser son cœur connaître les affres de la vie. Le laisser tuer la mort tant que l’insouciance l’habitait. Une fois acquise, la lucidité est un vilain parasite que l’homme traine jusqu’à sa mort, elle la provoque probablement.  L’être humain ne marche que si on le lui apprend.  Ce qu’il y a de beau dans la contingence, c’est qu’elle peut se briser à tout moment : elle contient une double nécessité. L’une s’étant réalisée, l’autre se cache dans l’ombre, tumeur assassine, prête à chasser la première. Peut-être y-avait-il  une contingence originelle, matière universelle ? L’origine de l’univers est peut-être la collision de deux nécessités orgueilleuses qui souhaitaient coexister. Leur incompatibilité aurait alors repoussé l’une au plus profond de la plus petite particule de matière, laissant l’autre gouverner les lois cosmiques et régler l’espace-temps. L’absolu tyrannique du réel serait la nécessité qui gagna la lutte primaire. Et, tapi dans l’imaginaire, son double vaincu tenterait de recouvrer sa place, aidé de l’enfant. L’Art serait leur champ de bataille. Lors de mes périples, je m’asseyais dans l’herbe, proche d’une rivière dont le flot me berçait.  Le courant était si fort que l’eau s’éclatait sur les rochers et faisait jaillir de fines gouttes en l’air. La vue de ce spectacle évoquait en moi la beauté de certaines filles aux traits fins, et au nez légèrement retroussé. Elles possédaient une délicatesse que dessinaient ces gouttes en lévitation au dessus du torrent. L’enfant  me racontait que  si nous construisions un petit barrage, l’eau s’accumulerait, puis, en le détruisant, un déluge s’écraserait sur les pierres et les perles volantes se multiplieraient !

« O enfant mis en cage, rattrape nous »

Je haïssais mon enveloppe corporelle, elle était un tombeau d’acier attendant que retentisse le glas. Je n’avais pourtant rien demandé à personne moi, tout s’accélérait autour, les études et le travail, les gens se dépêchaient, de minuscules problèmes se résolvaient par l’achat annuel d’un agenda bien garni, qui accueillait sagement les rendez-vous, sauveurs suprêmes, contrainte ultime, voleurs de temps. Après l’équerre, il est le second subterfuge idolâtré par l’homme.  La bible,  agenda premier, a déjà prévu la fin du monde, pas la mienne. La superbe fille avait-elle inscrit l’heure et la date à laquelle elle me quitterait ? La mort de l’enfant est soigneusement préméditée dans les textes de lois, à 18 ans le chérubin coupe ses ailes. Cependant, cette sentence n’est pas décisive. Il arrive qu’il fuit là où personne ne peut le rattraper.  Et là-bas c’est génial parce qu’on peut jouer avec les arbres et sauter très très haut sans jamais se faire mal ! Je n’étais pas prêt à couper ce cordon doré qui me liait férocement à l’imaginaire. Il me rendait autonome, son omniprésence me satisfaisait pleinement,  une nécessité intérieure qui assurait mon bonheur. L’illusion met à sa  disposition les moyens de sa propre existence.

« Enfant sacré, nous sommes libres, je suis libre »

Slev

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