Parler d'Amour
Correspondance entre Maupassant et Marie Bashkirtseff  “Je ne veux pas vous voir”

Correspondance entre Maupassant et Marie Bashkirtseff “Je ne veux pas vous voir”

Auteur

C’est en mars 1884 que Guy de Maupassant (1850-1893) reçoit une lettre anonyme d’une jeune femme : « Maintenant écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin, votre tête pourrait me déplaire, qui sait ? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n’êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages. Mais, je vous avertis que je suis charmante; cette douce pensée vous encouragera à me répondre. » Signature : Madame R.D.G., poste restante bureau de la Madeleine. Maupassant fut séduit par cette douce lettre et intrigué par la personne qui l’avait écrite ! Leur correspondance fut brève et dura de mars à mai 1884. On ne saura jamais si une rencontre a eu lieu entre les deux épistoliers. Marie meurt en octobre 1884, à 24 ans.

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De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant :

Mars 1884

Je vous lis avec presque-bonheur. Vous adorez les vérités de la nature et vous y trouvez une poésie vraiment grande tout en nous remuant par des détails de sentiments si profondément humains… que nous nous y reconnaissons et vous aimons d’un amour égoïste. C’est une phrase ? Soyez indulgent, le fond est sincère. Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes mais c’est bien difficile comme ça, tout de suite… Je le regrette d’autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu’on rêve très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme si toutefois votre âme est belle.
Si votre âme n’est pas belle et si vous “ne donnez pas dans ces choses-là” je le regrette pour vous d’abord, ensuite je vous qualifie de fabricant de littérature et passe !
Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire mais… plusieurs fois j’ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans le Gaulois que quelqu’un vous a honoré d’une épître gracieuse et que vous demandez l’adresse de cette bonne personne pour lui répondre… Je suis devenue tout de suite très jalouse, vos mérites littéraires m’ont de nouveau éblouie et me voici.
Maintenant écoutez-moi bien ; je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin, votre tête pourrait me déplaire, qui sait. Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n’êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages…
Mais je vous avertis que je suis charmante ; cette douce pensée vous encouragera à me répondre. Il me semble que si j’étais homme je ne voudrais pas de commerce même épistolaire avec une vieille anglaise fagottée, quoiqu’en pense

Miss Hastings.

De Guy de Maupassant à Marie Bashkirtseff :

Cannes, 1, rue du Redan.
Mars 1884.

Madame,
Ma lettre assurément, ne sera pas celle que vous attendez. Je veux d’abord vous remercier de votre bonne grâce à mon égard et de vos compliments aimables, puis nous allons causer, en gens raisonnables.
Vous me demandez d’être ma confidente ? A quel titre ? Je ne vous connais point. Pourquoi dirais-je, à vous, une inconnue, dont l’esprit, les tendances et le reste peuvent ne point convenir à mon tempérament intellectuel, ce que je peux dire, de vive voix, dans l’intimité, aux femmes qui sont mes amies ? Ne serait-ce point un acte d’écervelé, et d’inconstant ami ?
Qu’est-ce que le mystère peut ajouter au charme des relations par lettres ?
Toute la douceur des affections entre homme et femme (j’entends des affections chastes) ne vient-elle pas surtout du plaisir de se voir, et de causer en se regardant, et de retrouver, en pensée, quand on écrit à l’amie, les traits de son visage flottant entre vos yeux et ce papier ?
Comment même écrire des choses intimes, le fond de soi, à un être dont on ignore la forme physique, la couleur des cheveux, le sourire et le regard ?
Quel intérêt aurais-je à vous raconter « j’ai fait ceci, j’ai fait cela », sachant que cela n’évoquera devant vous que l’image des choses peu intéressantes, puisque vous ne me connaîtrez point ?
Vous faites allusion à une lettre que j’ai reçue dernièrement, elle était d’un homme qui me demandait un conseil. Voilà tout.
Je reviens aux lettres d’inconnues. J’en ai reçu depuis deux ans cinquante à soixante environ. Comment choisir entre ces femmes la confidente de mon âme, comme vous dites ?
Quand elles veulent bien se montrer et faire connaissance comme dans le monde des simples bourgeois, des relations d’amitié et de confiance peuvent s’établir ; sinon pourquoi négliger les amies charmantes qu’on connaît, pour une amie qui peut être charmante, mais inconnue, c’est-à-dire qui peut être désagréable, soit à nos yeux, soit à notre pensée ? Tout cela n’est pas très galant, n’est-ce pas ? Mais si je me jetais à vos pieds, pourriez-vous me croire fidèle dans mes affections morales ?
Pardonnez-moi, Madame, ces raisonnements d’homme plus pratique que poétique, et croyez-moi votre reconnaissant et dévoué

GUY DE MAUPASSANT

Pardon pour les ratures de ma lettre, je ne puis écrire sans en faire et je n’ai point le temps de me recopier.

De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant :

Mars 1884

Votre lettre, Monsieur, ne me surprend pas et je ne m’attendais pas tout à fait à ce que vous semblez croire.
Mais d’abord je ne vous ai pas demandé d’être votre confidente, ce serait un peu trop simple, et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous verrez que vous n’aviez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique et irrévérencieux que j’ai employé à mon égard.
Vous m’indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant, je vous remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela m’importait peu.
Me répondre par des confidences, serait l’acte d’un écervelé, attendu que vous ne me connaissez point ?… Serait-ce abuser de votre sensibilité, Monsieur, que de vous apprendre à brûle-pourpoint la mort du roi Henri IV ?
Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement de moi et si j’avais été à votre place, je l’aurais fait, car je suis quelquefois très gaie tout en étant souvent assez triste pour rêver des épanchements par lettre avec un philosophe inconnu et pour partager vos impressions sur le Carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette chronique, deux colonnes qu’on relit trois fois, mais en revanche, quelle rengaine que l’histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens ! (Ça doit être de l’époque de la lecture de ma lettre.)
Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts… Que ça ne vous amuse pas, bien, mais moi ça m’amuse follement, je le confesse en toute sincérité de même que la joie enfantine causée par votre lettre, telle quelle.
Du reste, si ça ne vous amuse pas, c’est que pas une de vos correspondantes n’a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus je n’ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous en vouloir.
Rien que 60 ? Je vous aurais cru plus obsédé… Avez-vous répondu à toutes ?
Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir… Vous seriez bien difficile… enfin je m’imagine que je vous connais (c’est du reste l’effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtes). Pourtant vous devez avoir raison.
Comme je vous écris avec la plus grande simplicité (par suite du sentiment sus-indiqué), il se peut que j’aie l’air d’une jeune personne sentimentale ou même d’une chercheuse d’aventure… Ce serait bien vexant.
Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.
Décidément ma lettre était plate.
A mon très vif regret, en resterons-nous donc là ? A moins qu’il me prenne envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le nº 61.
Quant à vos raisonnements, ils sont bons mais partis à faux. Je vous les pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens ! Soyez heureux !!!
Pourtant s’il ne vous fallait qu’un signalement vague, pour m’attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple : cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l’an 1812 et l’an 1863. Et au moral… Non, j’aurais l’air de me vanter, et vous apprendriez, du coup que je suis de Marseille.
P.-S. Pardonnez-moi les taches et les ratures, etc. Mais je me suis recopiée déjà trois fois.

De Guy de Maupassant à Marie Bashkirtseff :

Cannes, 1, rue du Redan.
Mars 1884.

Oui, Madame, une seconde lettre ! Cela m’étonne. J’éprouve peut-être le désir vague de vous dire des impertinences. Cela m’est permis puisque je ne vous connais point ; et bien non, je vous écris parce que je m’ennuie abominablement !
Vous me reprochez d’avoir fait une rengaine avec la vieille femme aux Prussiens, mais tout est rengaine. Je ne fais que cela ; je n’entends que cela. Toutes les idées, toutes les phrases, toutes les discussions, toutes les croyances sont des rengaines.
N’en est-ce pas une, et une forte, et une puérile d’écrire à une inconnue ?
En somme, là-dedans, je suis un niais. Vous me connaissez plus ou moins. Vous savez ce que vous faites et à qui vous vous adressez ; on vous a dit ceci ou cela sur moi, du bien ou du mal : peu importe. Quand même vous n’auriez rencontré personne de mes relations qui sont larges, vous avez lu des articles de journaux sur mon compte, portrait physique et portrait moral ; enfin vous vous amusez, très sûre de ce que vous faites. Mais moi ?
Vous pouvez être, il est vrai, une femme jeune et charmante dont je serai heureux, un jour, de baiser les mains ?
Mais vous pouvez être aussi une vieille concierge nourrie des romans d’Eugène Sue ?
Vous pouvez être une demoiselle de compagnie lettrée et mûre et sèche comme un balai ?
Au fait, êtes-vous maigre ? Pas trop, n’est-ce pas ? Je serais désolé d’avoir une correspondante maigre. Je me méfie de tout avec les inconnues.
J’ai été pris à des pièges ridicules. Un pensionnat de jeunes filles a entretenu avec moi une correspondance par la plume d’une sous-maîtresse. On se passait mes réponses de main en main pendant les classes. La ruse était drôle et m’a fait rire quand je l’ai sue – par la sous-maîtresse elle-même.
Êtes-vous une mondaine ? Une sentimentale ? ou simplement une romanesque ? ou encore simplement une femme qui s’ennuie – et qui se distrait. Moi, voyez-vous, je ne suis nullement l’homme que vous cherchez.
Je n’ai pas pour un sou de poésie. Je prends tout avec indifférence et je passe les deux tiers de mon temps à m’ennuyer profondément. J’occupe le troisième tiers à écrire des lignes que je vends le plus cher possible en me désolant d’être obligé de faire ce métier abominable qui m’a valu l’honneur d’être distingué – moralement – par vous !
– Voilà des confidences – qu’en dites-vous, madame ?
Vous devez me trouver très sans gêne, pardonnez-moi. Il me semble, en vous écrivant que je marche dans un souterrain noir avec la crainte de trous devant mes pieds. Et je donne des coups de canne au hasard pour sonder le sol.
Quel est votre parfum ?
Êtes-vous gourmande ?
Comment est votre oreille physique ?
La couleur de vos yeux ?
Musicienne ?
Je ne vous demande pas si vous êtes mariée. Si vous l’êtes, vous me répondrez non. Si vous ne l’êtes pas, vous me répondrez oui.
Je vous baise les mains, Madame.

De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant :

Mars 1884

Vous vous ennuyez abominablement !
Ah ! cruel !! C’est pour ne point laisser d’illusion sur le motif auquel je dois votre honorée du… qui, du reste, arrivée à un moment propice, m’a charmée. Il est vrai que je m’amuse, mais il n’est pas vrai que je vous connaisse tant que cela ; je vous jure que j’ignore votre couleur et vos dimensions et que, comme homme privé, je ne vous entrevois que dans les lignes dont vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.
Enfin, pour un pesant naturaliste vous n’êtes pas bête et ma réponse serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas vous laisser croire que tout mon fluide passe là.
Nous allons d’abord liquider les rengaines, si vous voulez, ce sera un peu long car vous m’en comblez, savez-vous ? Vous avez raison… En gros.
Mais l’art consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés d’à peu près les mêmes sentiments… Mais…, il y a ainsi les musiciens qui n’ont que quelques sons et les peintres qui n’ont que quelques couleurs… Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire poser. Comment donc, trop honorée…
Rengaine, soit ! La mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d’Arc en peinture.
Êtes-vous vraiment sûr qu’un malin (est-ce bien ça ?) n’y trouvera pas un côté neuf et émouvant…
Maintenant il est évident que comme chronique hebdomadaire, c’est encore assez bon et ce que j’en dis… Et ces autres rengaines sur votre si pénible métier ! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour un poète et vous cherchez à m’éclairer. George Sand s’est déjà vantée d’écrire pour de l’argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines extrêmes. Allez, le mal qu’il s’est donné se sent. Balzac ne s’est jamais plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu’il allait faire. Quant à Montesquieu, si j’ose m’exprimer ainsi, son goût pour l’étude fut si vif que s’il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique pensionnat.
Pour ce qui est de vendre cher, c’est très bien, car il n’y a jamais eu de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le juif Baahron, contemporain de Job (fragments conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la foi. Dieu n’est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moise les ornements de son arche, recommandant que les chérubins qui devaient le flanquer fussent en or et d’un travail exquis.
Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence et vous n’avez pas pour un sou de poésie !… Si vous croyez me faire peur !
Je vous vois d’ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous m’intéressez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous pouvez vous ennuyer ; moi je suis quelquefois triste, découragée ou enragée, mais m’ennuyer… jamais !
Vous n’êtes pas l’homme que je cherche ? Malheur ! (la voilà la concierge) Vous seriez bien aimable en m’apprenant comment il est fait, celui-là.
Je ne cherche personne, Monsieur, et j’estime que les hommes ne doivent être que des accessoires pour les femmes fortes (la vieille fille sèche).
Enfin je vais répondre à vos questions et avec une grande sincérité car je n’aime pas me jouer de la naïveté d’un homme de génie qui s’assoupit après dîner en fumant son cigare.
Maigre ? Oh ! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, romanesque ? Mais comment l’entendez-vous ? Il me semble qu’il y a place pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de l’occasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime des contagions morales : ainsi il peut m’arriver de manquer de poésie, tout comme vous.
Mon parfum ? Celui de la vertu. Vulgo aucun. Oui gourmande, ou plutôt difficile.
L’oreille est petite, peu régulière, mais jolie, les yeux gris. Oui, musicienne mais pas aussi pianiste que doit l’être votre sous-maîtresse. Si je n’étais pas mariée pourrai-je lire vos abominables livres ?
Êtes-vous satisfait de ma docilité ? Si oui, défaites encore un bouton et pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non… tant pis, je trouve qu’en voilà beaucoup en échange de vos fausses confidences.

(En haut du feuillet, à l’envers : )
Oserais-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres ?
Et si j’étais homme ?


A cette lettre est joint un croquis représentant un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer, une table, un bock, un cigare.

De Guy de Maupassant à Marie Bashkirtseff :

Cannes, 3 avril 1884

Madame, je viens de passer quinze jours à Paris, et comme j’avais laissé à Cannes les indications cabalistiques pour vous faire parvenir mes lettres, je n’ai pu vous répondre plus tôt.
Et puis savez-vous, Madame, vous m’avez rudement effrayé ! Vous me citez coup sur coup, sans me prévenir, G. Sand, Flaubert, Balzac, Montesquieu, le juif Baahron, Job et le savant Spitzbube, de Berlin, et Moïse !
Oh ! maintenant je vous connais, beau masque, vous êtes un professeur de sixième au lycée Louis-le-Grand, je vous avouerai que je m’en doutais un peu, votre papier ayant une vague odeur de tabac à priser. Donc, je vais cesser d’être galant (l’étais-je ?) et je vais vous traiter en Universitaire, c’est-à-dire en ennemi. Ah, vieux madré, vieux pion, vieux rongeur de latin, vous avez voulu vous faire passer pour une jolie femme ? Et vous allez m’envoyer vos essais, un manuscrit traitant de l’Art et de la Nature, pour le présenter à quelque Revue, et en parler dans quelque article !
Quelle chance que je ne vous aie point prévenu de mon passage à Paris, j’aurais vu arriver chez moi, un matin, un vieux homme râpé qui aurait posé son chapeau par terre pour tirer de sa poche un rouleau de papier attaché avec une ficelle. Et il m’aurait dit « Monsieur, je suis la dame qui….. »
Et bien, monsieur le professeur, je vais cependant répondre à quelques-unes de vos questions. Je commence par vous remercier des détails bienveillants que vous me donnez sur votre physique et sur vos goûts. Je vous remercie également pour le portrait que vous avez fait de moi. Il est ressemblant, ma foi. Je signale cependant quelques erreurs.
1º Moins de ventre.
2º Je ne fume jamais.
3º Je ne bois ni bière, ni vin, ni alcools. Rien que de l’eau.
Donc la béatitude devant le bock n’est pas ma pose de prédilection.
Je suis plus souvent accroupi à l’orientale sur un divan. Vous me demandez quel est mon peintre parmi les modernes ? Millet.
Mon musicien ? J’ai horreur de la musique !
Je préfère, en réalité une jolie femme à tous les arts. Je mets un bon dîner, un vrai dîner – le dîner rare presque sur le même rang qu’une jolie femme.
Voilà ma profession de foi, monsieur le vieux professeur.
J’estime que lorsqu’on a une bonne passion, une passion capitale, il faut lui laisser toute la place, lui sacrifier toutes les autres, c’est ce que je fais.
J’avais deux passions. Il fallait en sacrifier une – j’ai un peu sacrifié la gourmandise. Je suis devenu sobre comme un chameau, mais difficile à ne plus savoir quoi manger.
Voulez-vous encore un détail. J’ai la passion des exercices violents. J’ai soutenu de gros paris comme rameur, comme nageur et comme marcheur.
Maintenant que je vous ai fait toutes ces confidences, Monsieur le pion, parlez-moi de vous, de votre femme, puisque vous êtes marié, de vos enfants. Avez-vous une fille ? Si oui, pensez à moi je vous prie.
Je prie le divin Homère qu’il demande pour vous au Dieu que vous adorez tous les bonheurs de la terre.

GUY DE MAUPASSANT

Je rentre à Paris dans quelques jours, 83, rue Dulong.

De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant :

Infortuné Zoliste ! Mais c’est ravissant ! Si le Ciel était juste, vous partageriez mon opinion. Il me semble que c’est non seulement très amusant, mais qu’il pourrait y avoir là des jouissances délicates, des choses vraiment intéressantes, si seulement on était absolument sincère. Car enfin quel est l’ami, homme ou femme, avec lequel il n’y ait quelque réserve à faire ou quelque ménagement à garder ? Tandis que des êtres abstraits !
N’être d’aucun pays, d’aucun monde, être vrai ! On arriverait à des largeurs d’expressions à la Shakespeare…
Mais assez de mystification comme cela. Puisque vous savez tout, je ne vous cacherai plus rien. Oui, Monsieur, j’ai l’honneur d’être pion comme vous dites, et je vais vous le prouver par huit pages d’admonestations… Trop malin pour apporter des manuscrits avec des ficelles ostensibles, je vous ferai savourer mes doctrines à petites doses.
J’ai profité, Monsieur, des loisirs de la semaine sainte pour relire vos oeuvres complètes… Vous êtes un gaillard, c’est incontestable, je ne vous avais jamais lu en bloc et d’un trait, l’impression est donc presque fraîche et cette impression…
Il y a de quoi mettre tous mes lycéens à l’envers et troubler tous les couvents de la chrétienté.
Quant à moi qui ne suis pas pudique du tout, je suis confondu, oui, Monsieur, confondu par cette tension de votre esprit vers le sentiment que M. Alexandre Dumas fils nomme l’Amour. Cela deviendra une monomanie et ce serait regrettable car vous êtes richement doué et vos récits paysans sont bien tapés.
Je sais bien que vous avez fait une vie et que ce livre est empreint d’un grand sentiment de dégoût, de tristesse, de découragement. Ce sentiment qui fait pardonner autre chose, apparaît de temps en temps dans vos écrits et fait croire que vous êtes un être supérieur qui souffre de la vie. C’est ça qui m’a fendu le coeur. Mais ce geint n’est, je pense, qu’un reflet de Flaubert.
En somme, nous sommes de braves jobards et vous un bon farceur (le voyez-vous ? l’avantage de ne pas se connaître) avec votre solitude et vos êtres aux longs cheveux… L’Amour, c’est encore avec ce mot-là qu’on accroche tout le monde. Oh ! là ! là ! Gil Blas où es-tu ? C’est en sortant de lire un de vos articles dans ce journal, que j’ai lu l’Attaque du moulin. Il m’a semblé entrer dans une magnifique forêt qui embaume et où les oiseaux chantent. « Jamais une paix plus large, n’était descendue sur un coin plus heureux de nature. » Cette phrase magistrale rappelle les fameuses quelques mesures du dernier acte de l’Africaine.
Mais vous abhorrez la musique, est-ce possible ?
On vous aura joué de la musique savante. Enfin… heureusement que votre livre n’est pas encore fait, le livre où il y aura une femme, oui, Monsieur, une femme et pas d’exercices violents. En arrivant premier dans une course, vous ne serez toujours que l’égal d’un cheval, et, quelque noble que ce soit cet animal, c’en est un, jeune homme.
Permettez à un vieux latiniste de vous recommander le passage où Salluste dit : Omnis homines qui sese student præstari, etc., etc. Je le ferai aussi piocher à ma fille Anastasie, on ne sait pas, vous vous rangerez peut-être…
La table, les femmes ! mais, jeune ami, prenez garde, cela tourne à la gaudriole et ma qualité de pion devrait m’interdire de vous suivre sur ce terrain brûlant.
Pas de musique, pas de tabac ? Diable !
Millet est bien, mais vous dites Millet comme le bourgeois dit Rafael.
Je vous conseille de regarder un petit moderne qui s’appelle Bastien-Lepage. Allez rue de Sèze.
Quel âge avez-vous au juste ?
C’est sérieusement que vous prétendez préférer les jolies femmes à tous les arts ? Vous vous fichez de moi.
Pardonnez l’incohérence de ce fragment, et ne me laissez pas longtemps sans lettre.
Là-dessus, immense mangeur de femmes, je vous souhaite… et me dis avec une sainte terreur votre dévoué serviteur.

SAVANTIN, JOSEPH

De Guy de Maupassant à Marie Bashkirtseff :

83, rue Dulong.

Mon cher Joseph, la morale de votre lettre est celle-ci, n’est-ce pas ? Puisque nous ne nous connaissons nullement, ne nous gênons point l’un vis à vis de l’autre et parlons franchement comme deux compères.
Soit, je vais même vous donner l’exemple d’un abandon complet. Au point où nous sommes, nous pouvons bien nous tutoyer n’est-ce pas ? Donc je te tutoye, et si tu n’es pas content, zut !
Adresse-toi à Victor Hugo qui t’appellera : « Cher poète ».
Sais-tu que pour un maître d’étude à qui sont confiés de jeunes innocents, tu me dis des choses pas mal roides. Quoi, tu n’es pas pudique du tout ? Ni dans tes lectures, ni dans tes écrits, ni dans tes paroles, ni dans tes actions, hein ? Je m’en doutais.
Et tu crois que quelque chose m’amuse ! Et que je me moque du public ? Mon pauvre Joseph, il n’y a pas sous le soleil d’homme qui s’embête plus que moi. Rien ne me paraît valoir la peine d’un effort ou la fatigue d’un mouvement. Je m’embête sans relâche, sans repos et sans espoir, parce que je ne désire rien, je n’attends rien, quant à pleurer des choses que je ne peux pas changer, n’en attends que je sois gâteux. Aussi, puisque nous sommes francs l’un vis à vis de l’autre, je te préviens que voici ma dernière lettre parce que je commence à en avoir assez.
Pourquoi est-ce que je continuerais à t’écrire ? Cela ne m’amuse pas, cela ne peut rien me procurer d’agréable dans l’avenir.
Alors ?
Je n’ai pas envie de te connaître. Je suis sûr que tu es laid, et puis je trouve que je t’ai envoyé assez d’autographes comme ça. Sais-tu que ça vaut de 10 à 20 sous pièce, suivant le contenu. Tu en aurais au moins deux à vingt sous. Veinard !
Et puis, je crois bien que je vais encore quitter Paris, je m’y ennuie décidément plus encore qu’ailleurs. Je vais aller à Étretat, pour changer, en profitant du moment où je vais m’y trouver seul.
J’aime immodérément être seul. De cette façon au moins, je m’embête sans parler.
Tu me demandes mon âge au juste. Étant né le 5 août 1850, je n’ai pas encore 34 ans. Es-tu content ? Vas-tu pas me demander ma photographie maintenant? Je te préviens que je ne te l’enverrai pas.
Oui, j’aime les jolies femmes, mais il y a des jours où j’en suis rudement dégoûté.
Adieu, mon vieux Joseph, notre connaissance aura été bien incomplète, bien courte. Que veux-tu ? Il vaut peut-être mieux que nous ignorions nos binettes.
Donne-moi ta main, que je la serre cordialement en t’envoyant un dernier souvenir.

GUY DE MAUPASSANT

Tu peux maintenant donner des renseignements sérieux sur moi à ceux qui t’en demanderont. Grâce au mystère, je me suis livré.

Adieu, Joseph !

De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant :

Votre lettre sent trop bon. Il n’y avait pas besoin de tant de parfum pour que j’en sois suffoquée. Ainsi, c’est là ce que vous avez trouvé pour répondre à une femme coupable tout au plus d’imprudence ? Joli.
Sans doute Joseph a tous les torts, c’est même pour cela qu’il est si vexé. Mais il avait la tête remplie de toutes les… légèretés de vos livres comme d’un refrain dont on ne peut se défaire.
Pourtant je le blâme sévèrement, car il faut être sûr de la courtoisie de son adversaire avant de risquer des plaisanteries comme les siennes.
Enfin vous auriez pu, il me semble, l’humilier avec plus d’esprit.

Maintenant je vous dirai une chose incroyable et surtout que vous ne croirez jamais et qui venant après coup n’a plus qu’une valeur historique. Eh bien, c’est que, moi aussi, j’en avais assez. A votre cinquième lettre j’étais refroidie1… La satiété ?
Du reste je ne tiens qu’à ce qui m’échappe. Je devrais donc tenir à vous maintenant ? Mais presque.
Pourquoi vous ai-je écrit ? On se réveille un beau matin et l’on trouve qu’on est un être rare entouré d’imbéciles. On se lamente sur tant de perles devant tant de cochons.
Si j’écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre ? Ce serait charmant, romanesque et qui sait au bout d’une quantité de lettres ce serait peut-être un ami, conquis dans des circonstances peu ordinaires. Alors on se demande qui ? Et on vous choisit.
De pareilles correspondances ne sont possibles qu’à deux conditions. La première est une admiration sans bornes chez l’inconnu. De l’admiration sans bornes naît un courant de empathie qui lui fait dire des choses, qui infailliblement touchent et intéressent l’homme célèbre.
Aucune de ces conditions n’existe. Je vous ai choisi avec l’espoir de vous admirer sans bornes plus tard ! Car, comme je le pensais, vous êtes très jeune, relativement.
Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid et j’ai fini par vous dire des « inconvenances » et même des choses désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir. Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que votre infâme lettre m’a fait passer une très mauvaise journée.
Je suis froissée comme si l’offense était réelle. C’est absurde.
Adieu, avec plaisir.
Si vous les avez encore, renvoyez-moi mes autographes ; quant aux vôtres, je les ai déjà vendus, en Amérique, un prix fou.

En fait, Maupassant n’avait encore envoyé que quatre lettres.

De Guy de Maupassant à Marie Bashkirtseff :

La Guillette, Étretat.

Avril 1884

Madame, je vous ai donc vivement blessée ? Ne le niez pas. J’en suis ravi. Et je vous en demande pardon bien humblement.
Je me demandais : qui est-ce ? Elle m’a écrit d’abord une lettre sentimentale, une lettre de rêveuse, d’exaltée. C’est une pose commune aux filles, est-ce une fille ? Beaucoup d’inconnues sont des filles.
Alors, Madame, j’ai répondu dans un ton sceptique. Vous avez été plus vite que moi et votre avant-dernière lettre contenait des choses étranges. Je ne savais plus du tout, d’ailleurs, de quelle nature vous pouvez être. Je me disais toujours : Est-ce une femme masquée qui s’amuse, ou une simple drôlesse ?
Vous savez le moyen indiqué pour reconnaître les femmes du monde au bal de l’Opéra ? On les chatouille. Les filles sont habituées à cela et disent simplement « finissez ». Les autres se fâchent. Je vous ai pincée, d’une façon fort inconvenante, je l’avoue ; et vous vous êtes fâchée. – Maintenant je vous demande pardon, d’autant plus qu’une phrase de votre lettre m’a fait beaucoup de peine. « Vous dites que ma réponse infâme (ce n’est pas infâme qui m’a touché) vous a fait passer une mauvaise journée. »
Cherchez, Madame, des raisons subtiles qui ont pu m’affliger tant à l’idée d’avoir fait passer une mauvaise journée à une femme que je ne connais point.
Maintenant, croyez, Madame, que je ne suis ni aussi brutal, ni aussi sceptique, ni aussi inconvenant que je l’ai paru, avec vous.
Mais j’ai, malgré moi, une grande méfiance de tout mystère, de l’inconnue et des inconnues.
Comment voulez-vous que je dise une chose sincère à la personne X… qui m’écrit anonymement, qui peut être un ennemi (j’en ai) ou un simple farceur. Je me masque avec les gens masqués. C’est de bonne guerre. Je viens de voir cependant un petit coin de votre nature par ruse.
Encore pardon.
Je baise la main inconnue qui m’écrit.
Vos lettres, Madame, sont à votre disposition mais je ne les remettrai qu’en vos mains. Ah ! je ferais pour cela le voyage de Paris.

GUY DE MAUPASSANT

De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant :

En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit.
Mais ça m’est bien égal et puis c’est pour me venger. Oh ! rien c’est pour qu’en vous racontant l’effet produit par votre ruse pour reconnaître ma nature.
J’avais positivement peur d’envoyer à la poste, m’imaginant des choses fantastiques. Cet homme devait clore la correspondance par… je ménage votre modestie. Et en ouvrant l’enveloppe je m’attendais à tout pour ne pas être saisie. Je l’ai tout de même été mais agréablement.
Devant les doux accents d’un noble repentir
Me faut-il donc, seigneur, cesser de vous haïr ?
A moins que ce soit une autre ruse : flattée d’être prise pour une femme du monde elle me la fera à la pose, après avoir provoqué un document humain que je suis bien aise d’expliquer comme ça.
Alors parce que je me suis fâchée ? Ce n’est peut-être pas une preuve concluante, cher Monsieur.
Enfin, adieu ! je veux pardonner si vous y tenez, parce que je suis malade et comme cela ne m’arrive jamais, j’en suis tout attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous ! qui avez trouvé moyen de m’être si profondément désagréable. Je le nie d’autant moins que vous en penserez ce qu’il vous plaira.
Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi ?
Et à quoi bon ?
Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités. A vous ou à un autre.
Pour avoir à qui parier. Votre dernier article était intéressant et je voulais même, à propos de jeune fille, vous adresser une question. Mais…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pourtant, une petite niaiserie très délicate de votre lettre m’a fait rêver. Vous avez été affligé de m’avoir fait de la peine. C’est bête ou charmant, plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi, je m’en moque. Oui, vous avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais soyez tranquille vous n’en mourrez pas encore cette fois.

Bonsoir.

De Guy de Maupassant à Marie Bashkirtseff (fin avril 1884) :

83, rue Dulong.

Madame,

Je viens de passer une dizaine de jours en mer, et voilà pourquoi je ne vous ai point répondu plus tôt. Me voici revenu à Paris pour quelques semaines, avant de m’éloigner pour l’été.
Décidément, Madame, vous n’êtes pas contente, et vous me déclarez, pour me bien montrer votre irritation, que je vous suis fort inférieur !
Oh ! Madame, si vous me connaissiez, vous sauriez que je n’ai aucune prétention sous le rapport de la valeur morale, ou de la valeur artistique. Au fond, je me moque de l’une comme de l’autre.
Tout m’est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes et événements. Voilà ma vraie profession de foi ; et j’ajoute, ce que vous ne croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu’aux autres. Tout se divise en ennui, farce et misère.
Vous dites que vous vous ruinez à jamais dans mon opinion en m’écrivant encore. Pourquoi cela ? Vous avez eu le très rare esprit de me confesser que vous étiez blessée par ma lettre, de l’avouer d’une façon irritée, simple, franche et charmante, qui m’a touché et ému.
Je vous ai fait mes excuses en vous disant mes raisons.
Vous m’avez encore répondu fort gentiment, sans désarmer, tout en montrant presque de la bienveillance mêlée encore de colère.
Quoi de plus naturel ?
Oh ! je sais bien que je vais vous inspirer maintenant une grosse méfiance. Tant pis, vous ne voulez donc pas nous voir. On sait plus de choses sur quelqu’un en l’écoutant parler cinq minutes qu’en lui écrivant pendant dix ans.
Comment se fait-il que vous ne connaissez personne des gens que je connais ; car lorsque je passe par Paris je vais tous les soirs dans le monde. Vous me diriez d’aller tel jour dans telle maison, j’irais. Si je vous paraissais trop désagréable, vous ne vous feriez point connaître.
Mais ne vous faites pas d’illusion sur ma personne.
Je ne suis ni beau, ni élégant, ni singulier. Cela, d’ailleurs, doit vous être bien égal.
Allez-vous dans le monde orléaniste, bonapartiste ou républicain ?
Je connais les trois.
Voulez-vous me faire poser dans un musée, dans une église ou dans une rue ?
En ce cas, je mettrais des conditions pour être sûr de ne pas aller attendre une femme qui ne viendrait point. Que diriez-vous d’un soir au théâtre sans vous faire connaître, si vous voulez ?
Je vous dirais le numéro de ma loge où j’irais avec des amis. Vous ne me diriez point celui de la vôtre. Et vous pourriez m’écrire le lendemain « Adieu Monsieur », suis-je pas plus magnanime que les gardes françaises à Fontenoy ?
Je vous baise les mains, Madame.

MAUPASSANT

Dans le journal de Marie Bashkirtseff, on trouve les lignes suivantes :

Dimanche 15 avril.
Je reste à la maison pour répondre à l’inconnu (Guy de Maupassant), c’est-à-dire que c’est moi qui suis une inconnue pour lui. Il m’a déjà répondu trois fois. Ce n’est pas un Balzac qu’on adore complètement. Maintenant, je regrette de ne pas m’être adressée à Zola, mais à son lieutenant, qui a du talent et beaucoup. C’est, parmi les jeunes, celui qui m’a plu. Je me suis réveillée, un beau matin, avec le désir de faire apprécier par un connaisseur les jolies choses que je sais dire ; j’ai cherché et choisi celui-là.

Vendredi 18.
Comme je le prévoyais, tout est rompu entre mon écrivain et moi. Sa quatrième lettre est grossière et sotte…

Mercredi 23.
Rosalie m’apporte de la poste restante une lettre de Guy de Maupassant. La cinquième est la mieux. Nous ne sommes donc plus fâchés. Et puis, il a fait dans Le Gaulois une chronique ravissante. Je me sens radoucie. C’est si amusant ! Cet homme que je ne connais pas, occupe toutes mes pensées. Pense-t-il à moi ? Pourquoi m’écrit-il ?…

De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant :

14 Juin 1884

A M. Guy de Maupassant.

Je comprends vos défiances. Il est peu probable qu’une femme comme il faut, jeune et jolie, s’amuse à vous écrire. Est-ce ça ? Mais Monsieur… Allons, j’allais oublier que c’est fini nous deux. Je crois que vous vous trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d’être intéressante, si je l’ai jamais été. Vous allez voir comment.
Je me mets à votre place : « Une inconnue se dessine à l’horizon ; si l’aventure est facile elle me répugne ; si il n’y a rien à faire, elle est inutile et m’ennuie ».
Je n’ai pas le bonheur d’être entre les deux et je vous en avertis très gentiment puisque nous avons fait la paix.
Ce que je trouve très drôle, c’est de vous dire simplement la vérité pendant que vous vous imaginez que je vous mystifie.
Je ne vais pas dans le monde républicain, bien que républicaine rouge.
Mais non, je ne veux pas vous voir.
Et vous, vous ne voulez donc pas d’un peu de fantaisie au milieu de vos saletés parisiennes ? Pas d’amitié impalpable ? Je ne refuse pas de vous voir et je vais même m’arranger pour cela sans vous en prévenir. Si vous saviez qu’on vous regarde exprès vous auriez peut-être l’air bête. Il faut éviter ça. Votre enveloppe terrestre m’est indifférente, bien ; mais la mienne à vous ? Mettez que vous ayez le mauvais goût de ne pas me trouver merveilleuse, croyez-vous que je serais contente, quelque pures que soient mes intentions ? Un jour, je ne dis pas, – je compte même vous étonner un peu ce jour-là.
En attendant, si cela vous fatigue, ne nous écrivons plus. Je me réserve pourtant le droit de vous écrire lorsqu’il me passera des atrocités par la tête.
Vous vous défiez, c’est très naturel. Eh bien, je vais vous donner un moyen de concierge pour vous assurer que je n’en suis pas une. Ne riez pas seulement. Allez chez une somnambule et faites-lui flairer ma lettre ; elle vous dira mon âge, la couleur de mes cheveux, ce qui m’entoure, etc. Vous écrirez ce qu’elle aura révélé…
Ennui, farce, misère !… Ah ! Monsieur, c’est parfaitement juste, même pour moi. Mais moi, c’est parce que je veux des choses énormes que je n’ai pas… encore. Vous, ce doit être pour le même motif.
Pas assez simple pour vous demander quel est votre rêve secret, bien que ma maladie m’ait refait une candeur à la Chérie. Quel naïf que ce vieux Japonais naturaliste en perruque Louis XV !
Alors vous pensez qu’après avoir écrit, rien n’est plus simple que de venir dire : c’est moi ? Je vous assure que ça me gênerait beaucoup… On dit que vous n’appréciez que les fortes femmes aux cheveux noirs. C’est vrai ?
Nous voir ? Laissez-moi donc vous charmer par ma… littérature ; vous y êtes bien arrivé, vous !

De Marie Bashkirtseff à Guy de Maupassant (avant le 20 juin 1884) :

Monsieur,
Je ne voudrais pas être rasante et je sens que je le suis. Je vous écris des stupidités, humiliée d’être lâchée au bout de six lettres. J’ai relu ma dernière (en personne d’ordre je garde mes copies) et je cherche en quoi j’ai pu si brusquement vous déplaire. Suis-je assez humble ? C’est que vos Sœurs Rondoli m’ont fait passer un bon moment, c’est le pendant de Ce cochon de Morin. C’est de l’esprit et de l’art. Et vos actions ont terriblement monté.
Connaissez-vous le rameau de Salzbourg ? Eh bien je cristallise pour vous ! Je m’occupe de vous je suis fâchée quand vous écrivez des choses médiocres et contente du contraire comme si c’était moi.
Enfin… je vous ai adopté, je ne vous demande pas de m’écrire, je sais bien que c’est romance, et puis si je suis peut-être Héloïse vous n’êtes pas Abélard. C’est égal, quand je vous ai écrit vous avez pensé que voilà une femme attirée par… ce que vous aimez le plus au monde et qui veut… s’amuser d’une façon originale.
Vous ne pouvez pas comprendre combien je m’amuse à écrire tout au monde à un homme que je ne connais pas. Je voudrais tellement vous intéresser beaucoup. Je vous ennuie ? Eh ! personne ne le saura, vous m’avez insultée, personne ne l’a su. C’est un petit coin de monde à part.
Savez-vous ce que j’ai fait. Confuse devant ma femme de chambre qui est revenue plusieurs fois bredouille de la poste, je me suis adressée une lettre pour pouvoir l’envoyer encore voir. Il n’y en aurait eu deux voilà tout… ça c’est enfant.

Pour plus de lettres de Maupassant 

(Source : http://www.femmespeintres.net/)

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