Parler d'Amour
Lettre de Charles Baudelaire à Marie Daubrun : “Revenez, je vous le demande à genoux “

Lettre de Charles Baudelaire à Marie Daubrun : “Revenez, je vous le demande à genoux “

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Charles Baudelaire (1821-1867) est un poète français  nourri de romantisme mais tourné vers le symbolisme. En 1848, Baudelaire rencontre Marie Daubrun après une représentation de La Belle aux Cheveux d’or. Leur liaison ne dure pas longtemps, Baudelaire se dispute Marie avec son ami de Banville, également amant de la douce. Baudelaire dédit à Marie Daubrun certains poèmes dans Les Fleurs Du Mal : Le Poison  XLIX, Le Ciel brouillé L, L’Invitation au Voyage LIII, L’Irréparable LIV, Les Chats LXVI.

 

Madame,

Est-il bien possible que je ne doive plus vous revoir ? Là est pour moi la question importante, car j’en suis arrivé à ce point que votre absence est déjà pour mon cœur une énorme privation.

Quand j’ai appris que vous renonciez à poser et qu’involontairement j’en serais la cause, j’ai ressenti une tristesse étrange.

J’ai voulu vous écrire, quoique pourtant je sois peu partisan des écritures ; on s’en repent presque toujours. Mais je ne risque rien, puisque mon parti est pris de me donner à vous pour toujours.

Savez-vous que notre longue conversation de jeudi a été fort singulière ? C’est cette même conversation qui m’a laissé dans un état nouveau et qui est l’occasion de cette lettre.

Un homme qui dit : « Je vous aime », et qui prie, et une femme qui répond : « Vous aimer ? Moi ! jamais ! Un seul a mon amour, malheur à celui qui viendrait après lui ; il n’obtiendrait que mon indifférence et mon mépris. » Et ce même homme, pour avoir le plaisir de regarder plus longtemps dans vos yeux, vous laisse lui parler d’un autre, ne parler que de lui, ne vous enflammer que pour lui et en pensant à lui. Il est résulté de tous ces aveux un fait bien singulier, c’est que, pour moi, vous n’êtes plus simplement une femme que l’on désire, mais une femme que l’on aime pour sa franchise, pour sa passion, pour sa verdeur, pour sa jeunesse et pour sa folie. […]

Revenez, je vous le demande à genoux ; je ne vous dis pas que vous me trouverez sans amour, mais cependant vous ne pourrez empêcher mon esprit d’errer autour de vos bras, de vos si belles mains, de vos yeux où toute votre vie réside, de toute votre adorable personne charnelle, non, je sais que vous ne le pourrez pas ; mais soyez tranquille, vous êtes pour moi un objet de culte et il m’est impossible de vous souiller ; je vous verrai toujours aussi radieuse qu’avant. Toute votre personne est si bonne, si belle, et si douce à respirer ! Vous êtes pour moi la vie et le mouvement, non pas précisément autant à cause de la rapidité de vos gestes et du côté violent de notre nature, qu’à cause de vos yeux, qui ne peuvent inspirer au poète qu’un amour immortel. Comment vous exprimer à quel point je les aime, vos yeux, et combien j’apprécie votre beauté ? Elle contient deux grâces contradictoires et qui, chez vous, ne se contredisent pas, c’est la grâce de l’enfant et celle de la femme. Oh ! croyez-moi, je vous le dis du fond du cœur ; vous êtes une adorable créature et je vous aime bien profondément. C’est un sentiment vertueux qui me lie à jamais à vous. En dépit de votre volonté, vous serez désormais mon talisman et ma force. Je vous aime, Marie, c’est indéniable ; mais l’amour que je ressens pour vous, c’est celui du chrétien pour son Dieu ; aussi ne donnez jamais un nom terrestre et si souvent honteux, à ce culte incorporel et mystérieux, à cette suave et chaste attraction qui unit mon âme à la vôtre, en dépit de votre volonté. Ce serait un sacrilège. – J’étais mort, vous m’avez fait renaître. Oh ! vous ne savez pas tout ce que je vous dois ! J’ai puisé dans votre regard d’ange des joies ignorées ; vos yeux m’ont initié au bonheur de l’âme, dans tout ce qu’il a de plus parfait, de plus délicat. Désormais, vous êtes mon unique reine, ma passion et ma beauté ; vous êtes la partie de moi-même qu’une essence spirituelle a formée. […]

Veuillez me répondre un seul mot, je vous en supplie, un seul. Il y a, dans la vie de chacun, des journées douteuses et décisives où un témoignage d’amitié, un regard, un griffonnage quelconque vous pousse vers la sottise ou vers la folie ! Je vous jure que j’en suis là. Un mot de vous sera la chose bénie qu’on regarde et qu’on apprend par cœur. Si vous saviez à quel point vous êtes aimées ! Tenez, je me mets à vos pieds ; un mot, dites un mot… Non, vous ne le direz pas ! […]

Enfin, je ne suis pas libre de refuser les coups qu’il plaît à l’idole de m’envoyer. Il vous a plus de me mettre à la porte, il me plaît de vous adorer. C’est point vidé.

Ch. Baudelaire

15, cité d’Orléans

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