L’amitié de nos jours : ces amis qu’on aime et qu’on ne voit plus

Dites-le avec une lettre

Il y a des choses qu'on aimerait dire à ceux qu'on aime. Mais on ne sait pas toujours par où commencer, comment trouver les bons mots, véhiculer la bonne intention. Aujourd'hui, on vous aide à vous lancer et envoyer la plus belle des lettres:

Il y a une phrase que nous prononçons tous, plusieurs fois par an, avec une sincérité absolue : « Il faut vraiment qu’on se voie. » On la dit en commentaire d’une story, à la fin d’un message vocal, sur un trottoir en remontant son écharpe. Et on le pense. On le pense pour de vrai. Puis on rentre, on ouvre le téléphone, on aime trois photos de cette personne qu’on connaît depuis quinze ans, et on referme l’application. Voilà l’amitié de nos jours : un immense élan sincère qui n’atterrit jamais nulle part.

L’amitié de nos jours tient désormais dans un pouce

Nous n’avons jamais eu autant d’amis et nous ne les avons jamais aussi peu vus.

Ouvrez votre téléphone. Des centaines de contacts. Six groupes de discussion actifs. Une liste d’anniversaires que l’application vous rappelle chaque matin pour que vous n’oubliiez pas d’envoyer le petit message avec le ballon. Et pourtant, si demain vous aviez besoin d’aide à trois heures du matin, combien de numéros composeriez-vous vraiment ? Deux ? Trois ? L’anthropologue Robin Dunbar l’a montré il y a longtemps déjà : notre cerveau ne sait entretenir qu’environ cent cinquante relations stables, et beaucoup moins d’amitiés profondes. La technologie n’a pas augmenté ce chiffre. Elle a juste augmenté le nombre de gens à qui nous devons faire semblant de donner des nouvelles.

Le like est devenu le degré zéro de l’amitié. Un signe de vie envoyé depuis un couloir de métro. Il dit « je pense à toi » sans coûter une seconde, sans engager une phrase, sans risquer une conversation. Et parce qu’il ne coûte rien, il ne prouve rien. On ne perd plus ses amis. On les archive.

On ne se fâche plus avec ses amis, on se dilue

Les grandes brouilles avaient au moins le mérite d’exister. On claquait une porte, on écrivait une lettre furieuse, on se réconciliait deux ans plus tard dans un mariage, avec des larmes et un mauvais vin blanc. Il se passait quelque chose.

Aujourd’hui, les amitiés ne se rompent plus. Elles se délavent. Personne ne décide rien, personne ne dit rien, et un jour vous réalisez que la dernière vraie conversation date de dix-huit mois. Vous ne savez pas ce qui s’est passé. Rien ne s’est passé, justement. C’est ça, le problème.

Alors on garde le lien à l’économie. On commente. On réagit à une story avec un emoji qui pleure de rire. On se raconte qu’on est proches, parce qu’on est au courant. Cette mécanique-là ressemble beaucoup à ce qui arrive dans les couples qui tiennent par automatisme plutôt que par élan, cette confusion entre l’amour et l’habitude que tant de gens mettent des années à démêler. L’amitié connaît exactement la même maladie, en plus silencieuse, parce que personne ne fait de thérapie de couple pour une copine.

Être au courant, ce n’est pas être présent

Voilà peut-être le grand malentendu de notre époque.

Vous savez que Camille a changé de travail, qu’elle a repeint sa cuisine en vert sauge et qu’elle était à Lisbonne en avril. Vous avez vu les photos. Vous avez suivi. Vous vous sentez informé, donc vous vous sentez proche. Sauf que vous ignorez qu’elle dort mal depuis février, qu’elle a pleuré dans sa voiture sur le parking du travail, qu’elle a failli vous appeler un dimanche soir et qu’elle ne l’a pas fait parce qu’elle s’est dit que vous étiez occupé.

Nous avons confondu la surveillance affectueuse avec la présence. Le fil d’actualité nous donne l’illusion du lien pendant qu’il en supprime la substance. Les amis nous racontent leur bande-annonce, exactement comme les couples parfaits d’Instagram dont j’ai déjà parlé dans Les relations de nos jours, et nous répondons à la bande-annonce par un cœur rouge, sincèrement heureux pour eux, sans jamais accéder au film.

« Faut qu’on se cale ça » ou l’amitié devenue logistique

Essayez, pour voir. Essayez d’organiser un verre à quatre.

Il faudra un sondage, un fil de discussion, trois désistements, une date repoussée deux fois, et vous finirez par vous voir dans six semaines pour une heure et demie, entre un train et une nounou. Nos amitiés sont devenues des réunions. Elles se calent, elles se déplacent, elles s’annulent. Et comme il faut rentabiliser ce créneau si difficile à obtenir, on se raconte l’essentiel en accéléré, les grandes lignes, les titres. Il n’y a plus de place pour le reste.

Or l’amitié n’a jamais poussé dans l’essentiel. Elle pousse dans le superflu. Dans les heures qui ne servent à rien, les trajets en voiture sans musique, les fins de soirée où plus personne n’a rien d’intelligent à dire et où l’on reste quand même. Ce qui manque à nos amitiés, ce n’est pas de l’amour, c’est du temps vide. Et le temps vide est devenu le luxe le plus cher du siècle.

Personnellement, c’est ce qui me manque le plus. Pas les grandes retrouvailles émouvantes. Les dimanches inutiles.

On n’ose plus dire « tu me manques » à un ami

Il y a une pudeur nouvelle, et elle est étrange.

On dira « je t’aime » à son partenaire, on postera un texte de quinze lignes pour l’anniversaire de sa sœur, mais écrire à un ami « tu me manques, j’ai besoin de te voir » ? Ça paraît soudain trop. Trop lourd, trop intense, presque déplacé. Demander de la présence est devenu un aveu de faiblesse, et avoir besoin de quelqu’un nous fait craindre d’être encombrant.

Cette peur-là a un nom, et elle ne concerne pas que les histoires d’amour. C’est la même mécanique que la peur de l’abandon : on préfère se retirer avant d’être de trop, on attend que l’autre fasse le premier pas, on compte les messages sans réponse comme on compterait des points. Et pendant ce temps, de l’autre côté de l’écran, l’autre fait exactement la même chose. Deux personnes qui s’aiment et qui attendent, chacune, que ce soit l’autre qui ose. C’est d’une bêtise magnifique.

L’amitié de nos jours résiste mieux qu’on ne le croit

Voilà ce qu’on oublie quand on culpabilise : les vraies amitiés supportent le silence.

Il y a des gens que vous n’avez pas vus depuis trois ans et avec qui la conversation reprendra exactement là où elle s’était arrêtée, sans reproche, sans préambule, dans la minute. Rien ne s’est perdu. Ça dormait. Un peu comme cette croyance japonaise du fil rouge invisible : le fil s’emmêle, il s’étire, il traverse les années et les déménagements, mais il ne casse pas.

Alors non, vous n’êtes pas un mauvais ami. Vous êtes fatigué, vous avez un travail, des enfants peut-être, une charge mentale qui déborde, et une époque qui vous a persuadé qu’un like valait une visite. L’amitié de nos jours souffre surtout d’un manque de décision. Personne ne tranche plus rien. Tout le monde attend le bon moment, et le bon moment n’arrive jamais tout seul.

Alors décidez. Appelez, sans prétexte et sans prévenir. Proposez une date précise plutôt qu’un « faut qu’on se voie » qui ne veut plus rien dire. Écrivez à cette personne que vous avez laissée glisser, celle à qui vous pensez souvent et que vous n’osez plus déranger. Vous verrez : la plupart du temps, elle attendait votre message depuis des mois.

Et quand ce n’est pas le cas, vous aurez au moins appris quelque chose d’important sur vous.

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